Je m'appelle Samariel, je suis une magicienne haute-elfe née dans les environs de Felwithe, ville que j'ai aimée depuis ma prime enfance et que je continue à juger supérieure à toute autre, même aujourd'hui, alors que je ne m'y rends plus que très rarement.

L'histoire de ma vie, tout du moins du début de ma vie, n'est pas banale. Mon père est le garde Tistan, un homme autrefois droit et vaillant, prenant son devoir très à cur. Du temps de sa jeunesse, il a vaillamment repoussé toutes les tentatives des Orcs pour s'infiltrer dans notre riante cité.

Il n'était pas seul, bien évidemment, mais son courage et son dévouement à sa ville natale qu'il plaçait plus haut que tout ne sont pas passés inaperçus dans ces moments troublés où parfois, un homme peut faire toute la différence. Cela ne veut pas dire qu'il fut vantard ou fanfaron, loin de là. Je me souviens de son regard mélancolique et songeur, perdu dans son propre monde intérieur. Il parlait peu, mais parlait bien, et malgré la faiblesse de son rang, il était considéré comme un homme intelligent et instruit, bien que taciturne. Pour un soldat, cela va sans dire, c'est relativement rare, même chez nous, les haut-elfes, qui considérons l'esprit comme la plus haute citadelle de cette forteresse qu'est l'individu. Ses yeux rêveurs ne s'animaient que dans la bataille, où ils prenaient une expression de résolution farouche qui, étant petite fille, m'impressionnait beaucoup et me faisaient aussi un peu peur.

Si je parle beaucoup de mon père, c'est parce que je fus élevée par lui uniquement. Je n'ai jamais connu ma mère, car mon père ne voulut me révéler son identité. Il m'a seulement raconté, lorsque je fus en âge de comprendre, qu'il l'avait aimée, et qu'il était aimé d'elle en retour, avec plus de force que l'on ne le vit jamais à Felwithe. Leur passion demeurait pourtant cachée, pour des raisons qu'il ne voulut jamais me dire.

Par bribes, j'ai eu la révélation de ce qui fût ma naissance. Ma mère, sur le point d'accoucher, ne put le faire à Felwithe de peur de rendre public ce qu'ils avaient mis tant de soin à cacher. Elle se rendit donc chez lui une nuit, sentant les contractions se faire plus nombreuses dans son corps, et frappa à sa porte en se cachant des gardes. Enveloppés à deux dans le grand manteau de mon père, ils se dissimulèrent dans la pénombre, évitant les rondes, obligés de se cacher comme les pillards que mon père poursuivait jour et nuit. Ils parvinrent à se frayer un chemin hors de la ville, et là, dans la pluie battante, tentèrent de rejoindre un lointain cousin de mon père qui habitait à Kelethin, là où ils pourraient trouver un peu de tranquillité pour ma naissance. Tunare en avait voulu autrement, puisque la pluie se mit à redoubler; et mon père, grand combattant mais piètre ranger, s'égara dans les trombes d'eau qui bouchaient toute vue. Ils errèrent un moment sous le déluge, les contractions de ma mère se faisant plus pressantes, puis finirent par trouver un point de repère: les spires gigantesques qui concentrent la magie des sorciers. Ce fut là, adossée contre le piton sud est, protégée tant bien que mal par la cape que mon père tenait au dessus d'elle, le visage ruisselant de sueur et de pluie mêlées que ma mère me donna le jour.

Je n'en sais pas plus sur le reste des évènements qui ont succédés à cette nuit d'orage, mon père reste à ce sujet muet. Lorsque je le questionne à ce propos mon père se referme sur lui-même. Lui qui au fil des ans m'a révélé petit a petit les étranges circonstances de ma venue au monde avec toujours dans les yeux cette lueur rêveuse et lointaine, lui qui m'a emmenée pour l'anniversaire de mes 7 ans sur le lieu même de ma naissance, il se refuse à en révéler plus sur ce qui a fait qu'aujourd'hui, la lueur de ses yeux s'est éteinte.

D'une façon ou d'une autre, l'amour que ma mère lui portait s'en est allé au fil des ans. Je ne sais toujours pas de quelle femme de Felwithe je suis la fille, mais j'ai poursuivi mes recherches, jour après jour. Cette quête d'identité a fini par me consumer de l'intérieur et c'est pour cela qu'à l'aube de mes 16 printemps, plutôt que de devoir supporter jour semaine après semaine la vue d'un père qui fut tout pour moi mais qui est à présent perdu dans un passé à jamais enfoui, plutôt que de tourner la tête et de sentir mon cur battre d'espoir à la vue de chaque femme avec laquelle je m'imaginais un air de ressemblance, j'ai décidai d'aller de l'avant. Ma vraie mère est maintenant Tunare, la mère de tous, la mère que je n'ai pas connue, et je lui confie mes pas qui m'emmènent loin de Felwithe, cette ville où j'ai connu tant de bonheur et tant d'interrogations. Mon enseignement de magicienne est terminé et je suis prête à affronter le monde extérieur. Je laisse derrière moi mes doutes et mes questions alors que je franchis la porte de la ville, mais je sais que si je pars, c'est pour revenir un jour.